L’agriculture en Afrique est un pilier essentiel du développement socio-économique et environnemental. Dans un contexte où les pressions sur les ressources naturelles et la nécessité de garantir la sécurité alimentaire sont de plus en plus prégnantes, l’adoption de pratiques agricoles durables est devenue cruciale.
Cette étude de cas se concentre sur les rotations de culture, une composante fondamentale de l’agriculture naturante en Afrique, en mettant en lumière les stratégies utilisées pour maximiser les rendements tout en préservant la fertilité des sols. En explorant les méthodes de fertilisation organique, l’intégration d’engrais verts, la gestion des mauvaises herbes, et la combinaison de cultures compagnes, nous cherchons à comprendre comment ces pratiques peuvent contribuer à une agriculture plus respectueuse de l’environnement, plus résiliente et plus productive.
Cette étude s’appuie sur une expérience menée en 2021, dans une ferme maraîchère de près de 5000 m2 au Cameroun, située en zone forestière humide. À cette époque, le sol présentait des défis en termes de fertilité (sols peu fertiles), ce qui a incité à élaborer des stratégies pour atteindre des objectifs de productivité. En intégrant des éléments de rotation des cultures, de fertilisation organique, et d’association de plantes compagnes, cette étude vise à mettre en lumière des pratiques exemplaires pour l’agriculture naturante.
L’analyse de cette expérimentation permettra de comprendre les stratégies de rotation. Par ailleurs, elle renseignera sur les potentialités de rendements sur un sol peu fertile en utilisant différentes méthodes de renouvellement de la fertilité.

1. L’importance du renouvellement de la fertilité du sol
Renouveler la fertilité du sol signifie restaurer ou rétablir la capacité du sol à fournir les éléments nutritifs essentiels aux plantes pour leur croissance, tels que les nutriments minéraux (azote, phosphore, potassium, etc.) et la matière organique.
Le renouvellement de la fertilité peut être réalisé de nombreuses manières, dont la rotation des cultures, la jachère, le recours aux engrais verts, l’apport d’engrais et d’amendements de synthèse ainsi que des fertilisants et amendements organiques.
Mais dans un modèle de production agricole durable, où les produits de synthèse sont très limités voir non autorisés, la libération des minéraux issus de la fumure organique est lente d’une part. D’autre part, la concentration en minéraux dans les fertilisants organiques n’est généralement pas aussi élevée que celle dans les engrais chimiques.
D’où l’importance de combiner les méthodes pour s’assurer du renouvellement de la fertilité de la parcelle. Cela conditionne la préservation des terres agricoles à long terme tout en garantissant des rendements durables.
1. 1. Pratiques de renouvellement de la fertilité du sol à AgrowEden :
1.1.1. La jachère
Elle permet au sol de se régénérer, de restaurer ses nutriments et de réduire la pression exercée sur les ressources. La jachère contribue à la préservation de la biodiversité, à la conservation de l’eau et à la réduction de l’érosion, tout en améliorant la fertilité du sol.
1.1.2 Le recours aux engrais verts
L’utilisation d’engrais verts implique la culture de plantes spécifiques, comme le haricot, sur une parcelle de terre. Ces plantes non seulement ajoutent de la matière organique au sol, mais elles fixent également l’azote de l’air, améliorant ainsi la teneur en nutriments du sol. Les engrais verts sont essentiels pour maintenir la fertilité du sol, améliorer sa structure et contrôler les mauvaises herbes.
L’engrais vert aide à prévenir l’épuisement des nutriments spécifiques dans le sol, à réduire le risque de maladies et de ravageurs, et à favoriser la biodiversité du sol. En alternant entre cultures exigeantes et peu exigeantes en nutriments, la rotation maintient la fertilité du sol et augmente les rendements.
La combinaison de tous ces facteurs permet donc de créer un système agricole résilient, où la fertilité du sol est préservée, les pertes de récolte sont minimisées et les impacts négatifs sur l’environnement sont réduits.
Maintenant qu’ont été examinées les pratiques de renouvellement de la fertilité du sol à AgrowEden, il est temps de se pencher sur les critères qui ont guidé le choix des rotations culturales, en mettant en évidence les considérations essentielles pour établir une approche durable et efficace.
2. Critères pour l’élaboration d’une rotation culturale :
Afin de comprendre comment ces critères ont été appliqués dans la mise en place des rotations sur notre ferme maraîchère, explorons maintenant chaque élément en détail.
- La superficie disponible : 5000 m2 disponibles, mais l’essai sur une petite surface permet de limiter les risques en cas d’échec ;
- Les contraintes de l’exploitation à ce moment : absence de système d’irrigation et nécessité d’arroser manuellement ;
- Les risques de maladies et de ravageurs ; par exemple, dans un but de prévention des maladies, il est nécessaire de prévoir plusieurs années (3 à 4 ans parfois plus) entre deux cultures appartenant à la même famille sur une même parcelle, comme le radis, appartenant à la famille des crucifères ;
- Le contrôle des mauvaises herbes : en essayant de cultiver des espèces avec une biomasse aérienne importante ou associer deux espèces pour maximiser la biomasse sur la parcelle et étouffer les mauvaises herbes ;
- Mise en place d’engrais vert : il est impératif d’intégrer des engrais verts dans la rotation. Cette action revêt une importance cruciale tant pour le contrôle des mauvaises herbes, à condition que ces dernières ne prennent pas le dessus, que pour l’apport d’azote aux cultures. Surtout dans ce cas précis où la ferme ne dispose pas de moyens mécanisés, ainsi le semis d’engrais vert est effectué manuellement, planche par planche. Toutefois, la quantité de semences d’engrais vert était faible.
- Les plantes compagnes : Ces interactions bénéfiques entre différentes espèces végétales sont couramment qualifiées de « plantes compagnes » ou « plantes amies. » Lorsque l’on planifie délibérément la mise en association de ces espèces végétales pour en tirer des avantages mutuels, on parle de « culture associée » ou de « compagnonnage botanique ».
- Niveau d’exigence en nutriments des cultures : les cultures nécessitant une forte quantité d’éléments nutritifs n’ont pas été priorisés car le sol est moyennement pourvu de nutriments. Il faut cibler les espèces moyennement à peu exigeantes.
Ces critères ont guidé la sélection des espèces végétales pour chaque parcelle, et maintenant, explorons comment ces choix ont été mis en œuvre dans les parcelles et les rotations des cultures.

3. Parcelles et Rotations des Cultures :
3.1. Assolement et rotations des cultures
Les parcelles ont été regroupées comme l’indique le tableau ci-dessous :
- 1ère parcelle :
Espèces : Laitue+carottes/epinards+celeri/haricot+radis/jachère
Famille d’espèces : astéracées+apiacées/amaranthacées+apiacées/fabacées+crucifères/jachère
- 2ème parcelle :
Espèces : radis/laitue+basilic/carotte/jachère
Familles d’espèces : crucifères/astéracées+lamiacées/apiacées/jachère - 3ème parcelle :
Espèces : laitue+mil/haricot+maïs/haricot+maïs/jachère
Familles d’espèces : astéracées+poacées/fabacées+poacées/fabacées+poacées/jachère
- 4ème parcelle :
Espèces : tomates+aubergines/coriandre+mâche/jachère/jachère
Familles d’espèces : solanacées+solanacées/apiacées+caprifoliacées/jachère/jachère
| Année 1 | Année 2 | Année 3 | Année 4 | ||
| Parcelle 1 | Espèces | Laitue+carottes | epinards+celeri | haricot+radis | jachère |
| Familles | astéracées+apiacées | amaranthacées+apiacées | fabacées+crucifères | jachère | |
| Parcelle 2 | Espèces | radis | laitue+basilic | carotte | jachère |
| Familles | crucifères | astéracées+lamiacées | apiacées | jachère | |
| Parcelle 3 | Espèces | laitue+mil | haricot+maïs | haricot+maïs | jachère |
| Familles | astéracées+poacées | fabacées+poacées | fabacées+poacées | jachère | |
| Parcelle 4 | Espèces | tomates+aubergines | coriandre+mâche | jachère | jachère |
| Familles | solanacées+solanacées | apiacées+caprifoliacées | jachère | jachère |
Afin de mieux comprendre les raisons derrière les choix des espèces pour chaque parcelle, plongeons maintenant dans l’explication détaillée de ces sélections
3.1.1. Habitudes alimentaires et innovation
Pourquoi ce choix d’espèces, tout d’abord parce qu’elles rentrent pour la majeure partie dans les habitudes de consommation des Camerounais. Cependant, le radis et la mâche peuvent être des aliments nouveaux pour une partie de la population, mais c’est aussi l’occasion de faire découvrir et d’innover.
3.1.2. Large éventail d’expérimentation
Au-delà de l’alimentation, le total des treize espèces peut constituer un nombre important de cultures à mettre en place, mais comme précisé au départ, d’une part, il s’agit d’une expérimentation sur un « large éventail » d’espèces, d’autre part deux seulement (tomate et aubergines sur la 4ème parcelle) de ces cultures sont considérées exigeantes en termes de fertilisants. Le reste des légumes est moyennement à peu exigeant.
3.1.3. Alternance des familles
Les rotations des parcelles 2 et 4 favorisent l’alternance avec les familles d’espèces. Par exemple pour la parcelle 2, il faudra attendre 4 ans pour que soit de nouveau cultivé le radis. Ainsi, on brise le cycle des maladies et des ravageurs sur cette parcelle. Les cultures en question demeurent peu exigeantes en éléments fertilisants, donc peu de risques de « surexploitation ».
3.1.4. Exigences des cultures :
La parcelle 4 : la tête de rotation concerne la tomate et l’aubergine, deux cultures exigeantes en azote notamment. Bien qu’il n’y ait pas d’engrais vert ici, la parcelle 4 se situe sur une zone où après analyse, les teneurs en éléments fertilisants étaient les plus importants (en termes de fertilité, le sol d’une exploitation agricole n’est jamais homogène). C’est pourquoi les tomates et aubergines ont été choisies. Bien qu’il n’y ait pas d’engrais vert, la jachère sur 2 saisons successives peut permettre de régénérer la fertilité du sol.
3.1.5. Plantes compagnes :
Afin de maximiser la place, une autre stratégie était d’associer des plantes compagnes pour favoriser leur croissance optimale.
Certains végétaux peuvent influencer le développement des autres, soit de manière positive en favorisant leur développement, soit de manière négative. Par exemple, la carotte et la laitue : la première est semée bien avant et fournit un peu d’ombre à la laitue sans qu’une plante ne rentre en concurrence avec une autre. De plus, certaines plantes vivent en symbiose, tirant mutuellement des bénéfices, tandis que d’autres s’entraident de manière indirecte. Traditionnellement, ce peut être le cas du haricot associé au maïs et la courge. Dans cette étude, le haricot n’est associé qu’au maïs, et il n’y a pas eu de résultats nécessairement positifs. Il semble même d’ailleurs que le développement du maïs ait primé sur le haricot.
3.1.6. Engrais vert :
D’ailleurs, le haricot a été introduit en tant qu’engrais vert. Toutefois, il est important de noter que, malgré ses avantages indéniables, le haricot n’a pas été inclus dans toutes les rotations en raison d’une limitation majeure : le manque de semences d’une part, mais aussi parce qu’au moment de l’établissement des rotations, deux jachères avaient été considérées comme suffisante. Néanmoins, lorsque possible, l’intégration du haricot dans la rotation des cultures reste une pratique inestimable pour l’amélioration de la fertilité du sol et le succès global de l’agriculture durable.

3.1.7 Rendements
L’objectif de l’étude était d’évaluer les rendements. Les analyses détaillées n’ont pas été possibles en raison d’une mission hors de la région. Ainsi, les rendements n’ont pu être quantifiés selon un protocole strict et adéquat. Néanmoins, il est important de noter que les rendements étaient incontestablement les meilleurs en année 1. La laitue a produit des rendements satisfaisants, tandis que les carottes n’ont pas donné les résultats escomptés. Les radis ont également affiché des rendements encourageants, idem pour les aubergines. En revanche, les tomates n’ayant pas bénéficié de protection, elles ont été considérablement affectées par les nuisibles.
Par la suite, les rendements ont connu une chute significative au cours des années 2 et 3, principalement en raison du non-respect des consignes concernant la distribution uniforme de fumier. Cette négligence a eu un impact sur la performance des cultures au fil des saisons.

En conclusion, l’étude des rotations de cultures menée dans notre ferme maraîchère au Cameroun en 2021 a permis de mettre en lumière l’importance des pratiques agricoles durables pour la préservation de la fertilité des sols et la résilience des systèmes agricoles. Cependant, certains manquements ont été observés tout au long de l’expérimentation, qui méritent d’être soulignés.
Tout d’abord, le non-respect des consignes en matière de distribution uniforme de fumier a eu un impact significatif sur les rendements au fil des saisons, mettant en évidence l’importance de suivre rigoureusement les pratiques agricoles recommandées. De plus, les résultats mitigés dans l’association de plantes compagnes ont révélé la complexité de cette approche et la nécessité d’une recherche constante d’innovations pour maximiser ses avantages.
Pour améliorer cette pratique, il est essentiel de mettre en place des formations et des programmes d’accompagnement pour les agriculteurs locaux, en mettant l’accent sur l’importance de la distribution uniforme de fumier, la gestion des cultures compagnes et des stratégies d’association de plantes.
En outre, la disponibilité de semences d’engrais vert doit être garantie, et des efforts supplémentaires devraient être déployés pour encourager les agriculteurs à intégrer cette pratique dans leurs rotations de cultures. Enfin, une surveillance régulière des rendements et des analyses plus détaillées sont nécessaires pour évaluer l’efficacité des pratiques durables mises en place.
En dépit de ces défis, cette étude souligne l’importance de l’adaptabilité et de la compréhension des spécificités locales pour promouvoir une agriculture plus respectueuse de l’environnement, plus résiliente et plus productive en Afrique. L’innovation et l’amélioration continue des pratiques agricoles restent essentielles pour surmonter les obstacles et répondre aux enjeux de sécurité alimentaire et de développement durable.
L’expérimentation menée à la ferme maraîchère d’AgrowEden offre une base solide pour des recherches futures et pour la mise en place de pratiques agricoles plus durables, tout en mettant en avant l’importance de la préservation des terres agricoles à long terme.
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