
Dans les pays industrialisés, le modèle agricole dominant (l’agriculture conventionnelle1) est contesté depuis plus d’une trentaine d’années. Son principal tort est d’avoir favorisé des déséquilibres environnementaux, sociaux et alimentaires à l’échelle planétaire.
C’est donc au terme d’une réflexion prospective que certains agriculteurs des pays dits « développés » opèrent une transition régénérative vers des alternatives telles que l’agriculture biologique, l’agroécologie, l’agriculture biodynamique, la permaculture pour ne citer que celles-ci. D’autant plus si certains de ces modes de production permettent d’obtenir des rendements 50% plus élevés qu’en conventionnel (Lesur-Dumoulin et al., 2017).
L’agriculture biologique est pratiquée au Cameroun depuis plusieurs siècles, sous la désignation d’agriculture traditionnelle. Cette agriculture prendra la forme de ce que certains acteurs agricoles appellent la « biodynamie ». Bien que ce terme soit absent du jargon agricole camerounais, il existe un mode de production en Afrique Centrale qui lui est fortement similaire.
En proposant une définition succincte de chacune de ces perspectives évolutives agricoles, il s’avère que du Nord au Sud, les dénominateurs communs de l’ensemble de ces modes de production sont le respect de la nature et du vivant.
Il est donc apparu important de développer un concept qui englobe ces systèmes agricoles tout en s’émancipant des connotations occidentale, subversive et commerciale. Il s’agit de l’agriculture NATURANTE2 (AN), une agriculture à partir de laquelle la Nature Africaine Transformée par l’Utilisation respectueuse des Ressources Adaptées aux Nécessités de Tout Être.
Cet article met ainsi l’emphase sur la pertinence et l’urgence de pratiquer l’agriculture naturante dans un contexte mondial de crises alimentaire et environnementale.
- L’agriculture NATURANTE : un ensemble de modes de production agricole alternatifs et respectueux de l’environnement
L’AN est une approche englobant différents modèles de production agricole mettant l’accent sur l’utilisation optimale des ressources naturelles. Ainsi les pratiques telle que l’optimisation de l’utilisation de l’eau, l’intégration d’arbres et de haies en zone agricole, la rotation des cultures, le semis sous couvert végétal sont largement encouragées en AN, ainsi que dans les différentes alternatives agricoles.
- L’agriculture biologique (AB) :
Elle s’est imposée tel un mode de production et transformation mais aussi en tant que label français répondant à un cahier des charges, interdisant le recours aux produits chimiques de synthèse et organismes génétiquement modifiés afin de préserver les équilibres naturels ainsi que le bien-être animal. Ce label AB garantit toutefois qu’un aliment est composé d’au moins 95 % d’ingrédients d’origine biologique.
- La biodynamie :
Ce modèle de production respectant également un cahier des charges, est la nécessité d’harmoniser l’activité agricole avec les cycles naturels (cycle lunaire, rythmes de la journée et de l’année). L’utilisation de préparations à base de plantes médicinales est une composante primordiale de la biodynamie. La Terre est considérée comme un organisme vivant, dont l’agriculteur doit prendre soin afin de rendre son sol « fécond ». Dans le calendrier des peuplades Moundang3 (originellement issues d’une aire géographique située entre le Tchad et le Cameroun), les activités agricoles sont rythmées par des phases solaires et lunaires ponctuant la croissance du sorgho, une céréale.
- L’agroécologie :
Considérée en tant que mode de production mime les processus écologiques dans la production agricole afin de préserver les cycles et l’environnement. Aujourd’hui, certains agriculteurs français appellent « atelier agroécologique » les rencontres dont le thème est axé sur l’autosuffisance alimentaire de leur ferme (potager, poulailler…).
- La permaculture :
Davantage une éthique qu’un modèle de production, la permaculture va plus loin que l’agroécologie. Elle est basée sur le respect de nombreux principes favorisant un mode de vie humain durable et résilient (bien-être, écoconstruction, énergies renouvelables…). La permaculture s’appuie également sur le principe que les éléments de la nature sont interdépendants, un des fondements de la cosmogonie africaine.
Le socle de ces modes de production est bâti par la conjonction entre la préservation des équilibres naturels et le respect de chaque être vivant. Ainsi, s’affranchir de la nature, c’est s’affranchir du vivant.
De ce constat, germe le concept d’agriculture naturante. Cette approche repose sur des pratiques agricoles respectueuses de l’écosystème, ce qui en fait une alternative prometteuse comparativement aux modèles de production intensifs et polluants. Comment l’AN peut-elle contribuer à dessiner l’agriculture de demain ?
2. L’agriculture naturante : voie de développement agricole
Depuis 2011, le président camerounais Paul Biya a émis le souhait de voir l’agriculture camerounaise prendre un virage vers la modernit, pour un optimum du secteur primaire. En effet, c’est l’agriculture familiale, traditionnelle et « très peu performante » selon la FAO qui emploie environ 70% de la population rurale camerounaise, approvisionnant alors les marchés du pays ainsi que certains autres en Afrique Centrale.
Tout secteur étant perfectible, il est cohérent que l’agriculture telle qu’elle est pratiquée actuellement pourrait être repensée. Effectivement, du fait d’un restreint accès aux intrants, adjoint au manque de moyens économiques, les agriculteurs se retrouvent en situation d’AN par défaut.
Et si nos agriculteurs avaient raison ? Comment l’agriculture naturante doit être redéfinie et contextualisée afin de représenter une voie de développement agricole sérieuse ?
- Une meilleure valorisation du savoir-faire agricole et de la paysannerie
Au fil des générations, le paysan façonne le monde rural à la faveur des techniques et connaissances issues de la tradition et cosmogonie africaines, dont il demeure le gardien.
L’inadéquation des politiques de développement agricole et les interventions impromptues (mais nécessaires) d’institutions étrangères ont par endroit déraciné les agriculteurs.
Or, ce savoir-faire évolutif permet d’améliorer les productivités du travail et de la terre, mais aussi de répondre aux défis que sont le fort taux de chômage, l’insécurité alimentaire, et la malnutrition.
- Des pratiques agricoles idoines et vivantes
L’usage de semences et l’élevage de races locales, adaptées au terroir sont déterminants pour la conduite idéale des cultures et des troupeaux.
La protection des cultures et des animaux est le véritable point épineux de la pratique naturante. En effet, la lutte contre les adventices (plantes indésirables) et les ravageurs s’établit autant que possible par la synergie de plantes, minéraux et insectes prédateurs.
À titre d’exemple, et principalement dans les régions du Nord et Extrême-Nord, certains éleveurs sédentaires intègrent l’agriculture. Ils pratiquent d’ailleurs souvent la polyculture[2], c’est-à-dire l’association de plusieurs espèces végétales au sein de l’exploitation agricole. Ainsi, sur une même parcelle, l’éleveur-agriculteur cultive du mil et du sorgho. Ne s’agissant que de céréales, il est question d’intégration céréaliculture-élevage. Un autre exemple sans céréale est la culture du coton associé au niébé[3] . Après les récoltes, les résidus de ses plantes cultivées sont destinées à l’alimentation du bétail (zébus, chèvres, moutons, ânes, porcs…). Les déjections de ces animaux fertiliseront partiellement en retour les cultures précédemment nommées. La fertilité du sol est aussi assurée par les déchets de culture laissées à la surface du sol, tels des engrais naturels. Quant au compost, appliqué sur la parcelle, il est davantage considéré comme un amendement qu’un engrais naturel. En effet, en plus de fournir des éléments minéraux au sol, le compost améliore la structure de la terre ainsi que sa stabilité et sa fertilité.
- Une agriculture créatrice d’emplois et autonomisante
L’activité agricole naturelle et vivante est toujours exigeante en main d’œuvre, ce qui génère plus d’emplois à l’exploitation.
La diversification agricole par la polyculture contribue à multiplier les sources de revenus pour l’agriculteur, maintenir un couvert végétal permettant d’améliorer la structure du sol et sa fertilité, donc de réduire l’achat d’engrais. De plus, le développement du secteur rural exige d’accélérer la mise en place d’activités créatrices de valeur ajoutée pour produits agricoles, ainsi que des infrastructures afin de juguler l’exode rural.
- Gardienne de l’agrobiodiversité, de la sécurité alimentaire et du bien-être
Par leurs pratiques naturantes, les agriculteurs ont le pouvoir de limiter l’utilisation d’intrants chimiques et amoindrir les externalités négatives sur l’environnement. La diversification des cultures améliore la sécurité alimentaire quantitativement et qualitativement des paysans et leur famille. Cela permettrait de répartir les charges de travail sur la durée, et décroîtrait potentiellement les fléaux de la malnutrition et de la sécurité alimentaire. En conséquence, le bien-être de l’agriculteur serait favorisé.
L’agriculture NATURANTE marque idéologiquement la rupture face au conventionnel. L’ensemble de ces pratiques permet à l’agriculteur de mieux faire face aux aléas et d’améliorer sa résilience. De plus, l’intégration d’espèces fixatrices d’azote, l’application de fumier engendrent une amélioration de la santé des sols.
La diversification agricole et la structuration d’activités créatrices de valeur ajoutée permet de multiplier les sources de revenus, mais nécessite un réaménagement des charges de travail, et contribuerait également à l’amélioration de la santé et bien-être du travailleur agricole.
Nonobstant, la santé humaine dans la pratique de l’AN ne peut être garantie que dans la mesure où un cadre de travail a été préalablement instauré. De plus l’inadaptabilité et l’onérosité du cahier des charges de l’AB au Cameroun notamment impose aux acteurs agricoles (fournisseurs, producteurs, transformateurs…) ainsi qu’aux consommateurs, d’adopter une démarche itérative et incrémentale autour de l’AN. La recherche scientifique jusqu’ici faiblement impliquée dans le développement agricole camerounais représente un levier de performance incontournable à activer. Il convient par ailleurs de souligner que l’AN ne se limiterait pas à l’Afrique et pourrait être mise en pratique dans d’autres régions du monde confrontées à des défis similaires en matière de sécurité alimentaire, de santé des sols et de bien-être des agriculteurs.
Bibliographie :
Blanc-Pamard C., Rakoto Ramiarantsoa H., 2002. Lire la lune : cours du temps, rythmes climatiques et pratiques agricoles : l’exemple des communautés rurales des Hautes Terres centrales de Madagascar. In : Katz Esther (ed.), Lammel A. (ed.), Goloubinoff M. (ed.) Entre cielet terre : climat et sociétésParis (FRA) ; Paris : IRD ; Ibis Press, 233-252. ISBN 2-7099-1491-3. https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers18-08/010029411.pdf
Danouta Liberski, « Note sur le calendrier kasena », Systèmes de pensée en Afrique noire [En ligne], 7 | 1986, mis en ligne le 05 juin 2013, consulté le 18 août 2020. URL : http://journals.openedition.org/span/590 ; DOI : https://doi.org/10.4000/span.590
De Bon H., Temple L., Malézieux É., Bendjebbar P., Fouilleux È., Silvie P., 2018. L’agriculture biologique en Afrique : un levier d’innovations pour le développement agricole. Cirad, Montpellier, Perspective 48. https://doi.org/10.19182/agritrop/00035/.
Lesur-Dumoulin C., Malézieux É., Ben-Ari T., Langlais C., Makowski D., 2017. Lower average yields but similar yield variability in organic versus conventional horticulture. A meta-analysis. Agronomy for Sustainable Development 37: 45. https://doi.org/10.1007/s13593-017-0455-5.
Pépin, F., 2013. La nature naturante et les puissances de la matière, ou comment penser l’immanence totale à partir de la chimie ? Dix-huitième siècle, 45(1), 131-148. https://doi.org/10.3917/dhs.045.0131
[1] Passage à l’agriculture de 2nde génération soit : usage des engrais chimiques et organiques, amélioration des semences, expansion de la mécanisation agricole, formation professionnelle des acteurs agricoles…
[2] La pratique de l’agriculture et de l’élevage simultanément est aussi appelée agropastoralisme.
[3] C’est une légumineuse. Elle est capable de fixer l’azote dans l’air et le transférer au sol via ses racines, pour les cultures suivantes.
1Elle a été créée à la sortie de la 2ème Guerre mondiale, dans l’optique de « moderniser l’agriculture. L’agriculture conventionnelle est un système agricole basé sur l’emploi systématique de produits chimiques nocifs. Elle engendre des émissions de gaz à effet de serre, la diminution des surfaces forestières, la baisse de la diversité biologique des terres, portant préjudice au cycle de l’eau pour ne parler que de celui-ci.
2« Naturante » est emprunté à la « nature naturante », principe créateur selon Spinoza. Dans cet article, ce terme désigne une nature qui engendre le Vivant, et transforme tout milieu sans limitation de temps ni d’espace.
3 La bibliographie démontre que des calendriers lunaires existaient aussi bien au Burkina-Faso qu’à Madagascar (voir Liberski, 1986 ou Blanc-Pamard et Rakoto Ramiarantsoa, 2002)
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